merci Audrey

Publié le par June Prune

Tous les jours de la semaine, le lever à 6h est adouci par la voix d'Audrey Pulvar. Et certains matins, je suis même gagnée par l'enthousiasme, l'impression de pouvoir changer le monde, l'impression de ne pas être seule avec mes opinions, le bonheur d'entendre les bons mots posés sur mes révoltes, très mal formulées tout au fond de mon cerveau de scientifique. Ce matin par exemple :

 

« L’arabe menteur, l’arabe voleur, le chinois travailleur mais sale, le juif cupide, la française sexuellement libre, le latino chaud lapin, la négresse panthère, la négresse lascive, le nègre danseur, le nègre rieur, le nègre footballeur, le nègre paresseux… strike ! En cherchant un peu, on pourrait en trouver d’autres, des idées à fournir à monsieur Jean-Paul Guerlain pour son petit précis de clichés racistes. C’est donc celui du nègre fainéant, bon à rien, qu’il aura choisi de nous servir, dans un silence sidérant, sur le plateau du 13 heures de France 2 vendredi dernier.

« J’ai travaillé comme un nègre, je ne sais pas si les nègres ont toujours tellement travaillé, mais enfin… ». C’est la deuxième partie de la phrase, 13 mots, qui lui valent... quoi au juste ? On a bien cherché, on a bien attendu pendant tout le week-end, dans la bouche de tous ces responsables politiques, un début de condamnation, d’émoi, d’indignation. Seule Christine Lagarde a réagi. Pour les autres, on attend encore. En France, on peut donc prononcer des paroles racistes à une heure de grande écoute, sur un média national sans qu’aucune grande voix, politique, intellectuelle ou artistique ne s’en émeuve. Oh, les associations font leur job, qui menacent de porter plainte. Mais qui parle de racaille ? De scandale ? De honte ? D’obscénité ? De crachat ? Le crachat, que ce très distingué Monsieur Guerlain a jeté à la figure non pas seulement de tous les Noirs d’aujourd’hui, mais surtout, cher Monsieur Guerlain, sur la dépouille des millions de morts, à fond de cale, à fonds d’océan, déportés de leur terre natale vers le nouveau monde. Ces millions de personnes asservies, avilies, déshumanisées, pendant quatre siècles, réduites au rang de bras et de mains destinées aux champs de coton, aux champs de canne, à la morsure du fouet ou celle du molosse, tous ces esclaves, vendus comme une force de... travail ! Pas des hommes, non, ni des pères, ni des mères à qui l’on arrachait leurs enfants pour en faire d’autres bêtes de sommes, pas des humains, mais des outils, du matériel. Des marchandises.

Cher monsieur Guerlain, vous dont l’un des parfums suffisait, à lui seul, à rassurer l’enfant que j’étais quand sa mère s’absentait, vous dont le nom m’a accompagnée, de mère en fille, de sœur en sœur, aussi loin que remontent mes souvenirs et dont je ne pourrai plus, jamais, porter la moindre fragrance, moi négresse, je vous relis, je vous dédie ces quelques lignes, signées Aimé Césaire : « Vibre… vibre essence même de l’ombre, en aile en gosier, c’est à forces de périr, le mot nègre, sorti tout armé du hurlement d’une fleur vénéneuse, le mot nègre, tout pouacre de parasites… le mot nègre, tout plein de brigands qui rôdent, de mères qui crient, d’enfants qui pleurent, le mot nègre, un grésillement de chairs qui brûlent, âcre et de corne, le mot nègre, comme le soleil qui saigne de la griffe, sur le trottoir des nuages, le mot nègre, comme le dernier rire vêlé de l’innocence, entre les crocs du tigre, et comme le mot soleil est un claquement de balle, et comme le mot nuit, un taffetas qu’on déchire… le mot nègre, dru savez-vous, du tonnerre d’un été que s’arrogent des libertés incrédules ».

Aimé Césaire qui, à l’insulte, répondit aussi un jour : « Eh bien le nègre, il t’emmerde ! ». »

 

Merci Audrey.

 

 

Et se couvrent, les pauvres fous de ridicule.

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Anya 22/10/2010 13:13


C'est très beau et très juste! Merci pour cet article!


June Prune 23/10/2010 14:28



de rien !



Liza P. 20/10/2010 15:27


Comme toi, j'ai espéré l'indignation des politiques - ce que je peux être naïve parfois....


June Prune 20/10/2010 23:05



ou optimiste ?



La cerise 20/10/2010 14:55


Bonjour! Un très beau texte; heureusement que certains journalistes osent encore exprimer leurs convictions, leurs opinions.
Et pour moi qui suis prof d'histoire-géographie, je me dis que le nouveau programme de 5ème, qui intègre (enfin) l'histoire de l'Afrique est à faire de toute urgence avec les élèves.
Merci pour ton blog


June Prune 20/10/2010 15:13



Merci pour ton commentaire optimiste !



Swan 19/10/2010 06:49


Ah donc c'est elle qui a remplacé Demorrand ! Je suis contente qu'elle soit bien, même si je n'écoute plus France Inter le matin depuis que mes parents ne sont plus là le matin pour allumer la
radio dans la cuisine (mes parents vont bien hein, ils habitent juste plus chez moi, ou l'inverse).

C'est bien la seule partie enthousiasmante de cet article (avec, aussi, quand même, "le nègre il t'emmerde").
Lire ça ne donne pas très envie de rentrer en France, même sans avoir jamais porté ni même senti du Guerlin.

Ceci dit, quand on habite dans Brooklyn à 6 arrêts de la dernière station du métro 3 et qu'on est toujours la dernière blanche de la rame, on se dit qu'il n'y a pas qu'en France qu'il y a encore
des choses qui clochent.


June Prune 19/10/2010 16:52



Pulvar assure le 6-7, puis pour le 7-9 c'est Patrick Cohen, qui n'est pas mal non plus, mais j'écoute moins, c'est trop tard pour moi qui pars au boulot vers 7h !


Effectivement, New York, et les USA en général, c'est très communautaire, les couleurs se mélangent peu, les classes sociales non plus. ça, ça cloche, effectivement.



Philémon 18/10/2010 10:04


C'est parfait, une fois de plus, de la part d'Audrey. Une des rares journalistes à avoir la niaque, je trouve, à l'image de son compagnon.
Je trouve ce texte très beau, et globalement, je ne regrette pas le départ de Demorand de la matinale, je trouve qu'avec Pierre Cohen, elle est très équilibrée...


June Prune 19/10/2010 16:48



Finalement, je ne regrette pas non plus, même si je n'ai pas tellement l'occasion d'entendre Cohen : je pars de chez moi entre 7h et 7h15 tous les matins de la semaine, cette année.